Prions pour lui : Hommage au poète Omar Maalin
Source: ADI
DJIBOUTI, 4 décembre 2025 (#ADI) - Rappelé à Dieu, tu seras encore plus présent en nous. Il est convenu de faire l'éloge de quelqu'un qui nous a quittés pour l'autre monde. Nos sociétés ont tendance à faire plus pour les morts que pour les vivants. Comme pour se donner bonne conscience de n'avoir pas su reconnaître et apprécier à leur juste valeur les êtres remarquables qui soudain tirent leur révérence. Dans certaines cultures africaines on dépense jusqu'à à s'endetter pour honorer la mémoire de ceux-là même que l'on a laissés mourir dans le dépouillement et la solitude. En parler de mon ami, Omar Maalin, je ne voudrais pas me livrer à cet exercice de nécrologie, même si je culpabilise de n'avoir pu lui rendre visite ces derniers temps. Si j'ai décidé d'écrire sur lui, c'est d'abord pour rappeler l'importance, pour notre héritage culturel, de l'œuvre qu'il laissée derrière lui. C'est pour repousser pour quelque instant l'oubli qui ne manquera pas de recouvrir les mots de condoléances adressés à sa famille éplorée. Omar " Kool " nous a quitté aussi discrètement et humblement qu'il a vécu parmi nous.
Nous ne verrons plus sa silhouette frêle et hésitante, nous n'entendrons plus sa voix forte et rocailleuse. Au nom de tous ceux qui ressentent le même vide, je voudrais rendre hommage à un homme qui n'a vécu que pour la création et la recherche. Omar le poète, Omar le conteur, Omar le communicateur, Omar le " Abwaan ", l'homme de culture qui a consacré sa vie à explorer les secrets du verbe et les arcanes du Xeer.
Un spécialiste de la tradition ouvert sur le monde. Omar Maalin (le maître) a été mon maître, celui qui m'a ouvert les yeux sur la richesse de nos traditions juridiques et littéraires, qui m'a aidé à interroger et relativiser les connaissances apprises sur les bancs des universités occidentales. Jeune doctorant ayant choisi de travailler sur le processus d'interdépendance économique et culturelle qui annonçait le phénomène de la mondialisation, Omar m'avait convaincu de m'intéresser à des sujets plus utiles et à écrire sur un patrimoine immatériel en péril. Je n'oublierai jamais les grandes leçons de droit, de philosophie politique et de littérature que m'ont dispensées les sages du Xeer qu'il m'avait fait connaître. Omar fut un interprète patient pour me traduire la profondeur de leurs pensées, les subtilités de leurs propos,. Sans lui, je n'aurais jamais pu écrire sur le Xeer.
Après Frank Fanon, le psychiatre visionnaire antillais qui m'a permis de comprendre les mécanismes de l'aliénation des colonisés, après Cheik Anta Diop, le savant sénégalais qui m'a appris l'importance des apports des civilisations africaines au progrès de l'humanité, après Aimé Césaire, " le nègre fondamental " qui porta le coup fatal à la prétention civilisatrice du colonialisme, Omar Maalin fut celui qui contribua le plus à transformer ma vision sur ma culture.
Il était un homme de générosité qui aimait avant tout partager son savoir, ses sentiments et ses visions de poète. Loin d'être un traditionaliste recroquevillé sur ses racines, il était un homme ouvert sur le monde. Pour illustrer une idée, il pouvait vous citer en langue russe des vers de Pouchkine (grand poète russe d'origine africaine), des tirades en anglais de Shakespeare (dramaturge anglais qui marqua le théâtre occidental), des poèmes de Hadraoui (le poète universel) ou du Sayid Abdallah Hassan (le héros somalien au verbe magique).
…Le courage de nager à contre-courant, contre les connivences et le conformisme, contre l'ignorance et l'inconscience…
Comme tout créateur passionné, Omar avait négligé sa propre vie. Dans une société où l'avoir semble supplanter l'être, il apparaissait comme un pauvre hère et un largué à la recherche d'un vain absolu. Pour certains, il passait même pour un illuminé qui, au lieu d'épiloguer sur le bien et le mal comme tant de prédicateurs religieux, ressassait l'éloge d'un héritage considéré comme dépassé. Omar a payé au prix fort cette incompréhension sociale mais, comme les hommes de savoir, il a préféré subir les privations de la marginalité plutôt qu'abandonner sa quête de vérité. Ainsi va la vie, les sociétés progressent parce que des hommes et des femmes comme lui, ont eu le courage de nager à contre-courant, contre les connivences et le conformisme, contre l'ignorance et l'inconscience.
Eclectique, Omar a touché à tous les arts. Il était devenu le compagnon des poètes et des soufis, des musiciens et des acteurs de théâtre, des journalistes et des animateurs radio. Il a contribué à sortir la poésie somalie de son pédantisme et de ses conventions. Il a introduit un style poétique plus accessible aux jeunes citadins devenus imperméables aux références nostalgiques au " barisamad " (le bon vieux temps pastoral). Il a essayé d'innover dans la construction rythmique et rimique de notre poésie parfois sclérosée.
Comme l'écrivain iconoclaste, Louis-Ferdinand Céline, qui était rentré dans la littérature française par effraction en apportant le parler cru des faubourgs populaires, Omar avait introduit un nouveau genre poétique qu'il avait appelé avec ironie " suugaan dhul jiif ", poésie au ras de pâquerette, pour bousculer les règles établies. Pour toutes ces innovations, Il aurait dû avoir une place de choix au sein de l'université pour transmettre son savoir de manière plus formelle mais il fut réduit à le dispenser dans le brouhaha des mabrazes distraits.
Omar, te voilà parti et seul Dieu connaît la place qui t'est réservée dans l'autre monde. Tu as laissé orphelins beaucoup de Djiboutiens qui t'admiraient sans forcément avoir pu te le dire à temps. A l'instar de Abdillahi Doualeh " Ifteen ", William Syad, Mohamed Ali " Fourchette ", Abdallah Ley, Mohamed Ali Talha, Abdo Hamargod "Goffaneh " Cheikh Ahmed, et d'autres, tu fais partie de ces créateurs qui ont consumé leur vie, au service de leur art, et dont les cendres ne s'éteindront pas de sitôt.
Puisse ta disparition nous servir de leçon pour accorder plus d'attention aux femmes et aux hommes de culture, artistes et créateur encore vivants qui pataugent dans la précarité, et leur donner une plus juste place dans notre société.
Les hommes passent mais leurs œuvres restent et les prolongent. Omar, tu seras peut-être plus présent maintenant que quand tu vivais parmi nous. Car le sillage de lumière que tu as tracé derrière toi, telle une étoile filante, pourra inspirer et guider d'autres sur le chemin de la création artistique.
C'est pourquoi je voudrais lancer un appel aux ministères concernés mais aussi à tous les amoureux de la culture et aux mécènes Djiboutiens pour que tes écrits éparpillés puissent être édités. Il faudrait publier rapidement ces textes afin de conjurer le sort que craignait le grand érudit Hampâte Ba. Il disait : chaque fois qu'un détenteur de traditions orales disparaissait c'est une bibliothèque toute entière qui brûlait.
Prémonitoire, tu aimais citer cet adage des pasteurs : "Nin dhintay, kabihiisa dhaama" (Un homme qui meurt vaut moins que ses chaussures). Loin d'être un dicton qui minimise la perte d'un proche, cette métaphore de la chaussure avait une autre signification pour toi. Elle sous-entend que le destin des hommes est de naître et de mourir, mais que le plus important c'est ce qu'ils lèguent à leurs prochains.
Dans les sociétés pastorales qui savaient gérer la pénurie (aujourd'hui on parlerait de gestion écologique et durable), les sandales en lamelles de peau de chameau très résistante survivant à un défunt étaient souvent recyclées et données à un proche parent.
Quand l'on sait l'utilité de telles semelles sur les sentiers semés d'épines de notre brousse, on comprend mieux la force de cette référence aux chaussures.
Les sages du Xeer ont d'ailleurs employé cette métaphore en comparant le Xeer à des chaussures qui devraient guider les hommes sur le chemin du Droit. (Xeer waa kab lagu socdo).
Omar, merci beaucoup pour les sandales et leurs lanières (dhagaley) de culture que tu nous as laissées. Que ton âme repose en paix et que la terre te soit légère !
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